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Paul Ricoeur, une vie dans le siècle

Paul Ricœur, une vie dans le siècle


La trace de Paul Ricœur est immense. Reprenant pas à pas le fil de sa biographie, un documentaire de Présence Protestante et du Jour du Seigneur diffusé le 26 août prochain rend hommage au philosophe disparu en 2005. (Par Bernadette SAUVAGET)
Un humble géant, un philosophe du siècle, un homme drôle et facétieux, un protestant vivant profondément sa foi dans l'intimité... Diffusé le 26 août prochain, un documentaire coproduit par Le Jour du Seigneur et Présence Protestante trace le portrait du philosophe Paul Ricœur, figure de la pensée française. Reprenant le fil d'une biographie qui a traversé les douleurs et les fracas du XXe siècle, cet hommage convoque témoins intellectuels et personnels (Olivier Abel, Jean-Paul Ricœur, Olivier Mongin, Jean Greisch et d'autres) et images d'archives. Pas à pas, il initie à la pensée du philosophe.
Au commencement, l'absence. La vie de Paul Ricœur débute dans le deuil, la perte. Celle de sa mère, à sa naissance. Puis celle de son père, disparu dans la boucherie de la Grande Guerre. « Un cogito brisé qu'il théorisera plus tard », souligne l'historien François Dosse. Le jeune garçon et sa sœur Alice sont confiés aux soins de leur tante Adèle, rejoignent leurs grands-parents à Rennes. Le deuil lui donne sans conteste la passion d'exister. Une leçon de vie, en soi. « La philosophie est une méditation de la vie et non pas de la mort », dira plus tard Paul Ricœur.
Turbulent et incroyablement doué, Paul Ricœur accomplit sa scolarité dans la cité bretonne, se nourrit de lectures (il restera sa vie durant un lecteur insatiable), se tourne très vite vers la philosophie. S'il échoue à l'entrée de Normal Sup, il gagne cependant Paris pour préparer l'agrégation, se passionne pour Husserl, fréquente le philosophe chrétien Gabriel Marcel. Après son mariage avec Simone, un début d'enseignement à Colmar, le professeur est convoqué sous les drapeaux en 1939. Fait prisonnier, il subit quatre années de captivité. Il se protège par un intense travail intellectuel, notamment sur le philosophe juif interdit par les nazis, Husserl, qu'il traduit.
Philosophe de l'éthique Après son retour en France - un détour par Chambon-sur-Lignon où il se refait une santé en famille -, il entame une brillante carrière universitaire qui le conduit jusqu'à la Sorbonne. « Ricœur est le penseur de la complexité qui a toujours rejeté les clichés et les solutions faciles. C'est un penseur du milieu », souligne le philosophe Jean Greisch. « Ce qui me touche dans la pensée de Ricœur, c'est le côté sensible de sa philosophie. Ce n'est pas une rationalité froide qui ne serait pas en prise avec le sensible, avec l'émotion », ajoute, de son côté, la philosophe Muriel Revault d'Allonnes. Philosophe dans la cité, Paul Ricœur s'engage. Ainsi pour l'indépendance de l'Algérie. Parfois à ses risques et ses périls. A la fin des années soixante, cet aventurier et explorateur de la pensée participe à la création de la fameuse et turbulente université de Nanterre. En 1969, il accepte d'en devenir le doyen. Juste après Mai 68, le contexte y est agité et tourmenté.
Pris en tenaille entre les revendications étudiantes et les oukases du pouvoir (les forces de l'ordre interviendront au sein de l'université), le philosophe ne peut guère agir. Paul Ricœur est lui-même agressé par un étudiant qui le coiffe - très stupidement - d'une poubelle. A peine un an après sa prise de fonction, le philosophe démissionne.
A peine vient-il de rendre son tablier qu'il est invité à venir enseigner aux États-Unis, à l'université de Chicago, un semestre chaque année. A 60 ans, la curiosité intacte de Paul Ricœur est toujours aussi insatiable. A Chicago, il se lie d'amitié avec Hannah Arendt, se délecte des bibliothèques et part à la découverte de nouvelles pensées. Car le philosophe, refusant viscéralement le système clos, pense d'abord, comme le souligne Olivier Abel, en se confrontant à la pensée de l'autre, en rapprochant les différentes disciplines, en s'y abreuvant. Cette quête intellectuelle et personnelle de l'altérité est un trait fondamental. Paul Ricœur aimait à dire, comme le souligne le philosophe Jean Greisch, que « le plus court de soi à soi passe par autrui ».
Marginalisé en France au milieu des années soixante à la suite d'une violente polémique avec le psychanalyste Jacques Lacan, Paul Ricœur, qui écrit, pense, théorise jusqu'au terme de sa vie, est universellement reconnu dans les années 80.
Philosophe de l'éthique, « très calviniste » en cela selon Olivier Abel, Paul Ricœur est un croyant, même si sa foi demeurera dans la sphère privée. Interrogé sur la mort, il estimait que déjà, ici et maintenant, « nous faisons des expériences d'éternité ». A la croyance, il objecte l'espérance : « L'immortalité des vieilles religions et des philosophes, c'est une garantie contre l'angoisse, tandis que l'espérance a traversé l'angoisse, a accepté l'angoisse et ne revendique rien ».
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Paul Ricœur,   Philosophe de tous les dialogues  France

(03-09-07) ^